Qantara N° 63 - Dossier - Arméniens en pays arabes
Profession photographe
Par Dickran Kouymjian, titulaire de la chaire d’études arméniennes à l’université de Californie, Fesno
Parmi les habitants autochtones de l’Empire ottoman, les Arméniens étaient les plus engagés dans le nouvel art de la photographie. Y avait-il plus de photographes arméniens qu’occidentaux au Proche-Orient à la fin du XIXe siècle ? Nous n’en sommes pas certains, mais c’est probable.
Pendant des années, j’ai enseigné et cru que les Arméniens s’étaient engagés dans cette profession parce que, contrairement à leurs compatriotes musulmans ou juifs, leurs traditions religieuses et culturelles n’interdisaient pas les représentations en images. Aujourd’hui cependant, je me demande si cet aspect ne constituait finalement que l’un des facteurs, et peut-être pas le plus important, dans l’attirance des Arméniens pour ce nouveau mode de représentation plutôt technique. Déjà dans les deux États musulmans les plus puissants de la fin du XIXe siècle, l’Empire ottoman et la Perse, l’art du portrait était populaire dans les classes supérieures musulmanes, comme en témoigne le grand nombre de peintures qajars, ou les portraits officiels et moins officiels des sultans ottomans. Les représentations humaines étaient mieux acceptées, mais aussi de plus en plus populaires. En 1856, Viken (Vichen dans la littérature), le plus âgé des frères Abdullah, le nom le plus célèbre parmi les photographes arméniens de la première heure, a rejoint le nouveau studio de photographie du chimiste allemand Rabach à Constantinople, puis a repris l’entreprise deux ans plus tard avec ses frères Kevork et Hovsep. Kevork avait fait ses études à Venise auprès des pères mekhitaristes arméniens. Leur intérêt pour la nouvelle invention était avant tout d’ordre commercial. Ils étaient artisans, et deux des frères étaient des miniaturistes expérimentés, disposant donc déjà, comme leurs compatriotes pharmaciens (la plupart des chimistes et pharmaciens de la capitale ottomane étaient arméniens), de diverses qualifications utiles pour l’art de la photographie.
Esayi III, patriarche photographe
Toutefois, il existe un exemple presque contemporain qui va à l’encontre de cette démarche commerciale : Esayi Garabedian, né dans une famille modeste à Talas en 1825, qui, après une formation de charpentier à Constantinople, décida qu’il voulait étudier au monastère arménien de Saint-Jacques à Jérusalem, où il entra dans les ordres comme prêtre abstinent en 1850. Il décida en 1857 d’apprendre la photographie en vue d’utiliser la nouvelle technique pour prendre des photos de lieux sacrés. Ses premiers photogrammes datés de 1860 sont conservés au Patriarcat arménien à Jérusalem. Avide de perfectionner ses talents de photographe, il voyagea à Londres, Liverpool et Manchester. À son retour, il fut élu Patriarche arménien de Jérusalem (Esayi III, 1865-1885) mais garda son intérêt pour la photographie, y formant même de jeunes prêtres, et rédigea une série de manuels d’instruction à cet art. […]
Il semblerait donc que les Arméniens étaient attirés par la photographie parce qu’il s’agissait d’une avancée technique surprenante, qui présentait un intérêt à la fois culturel et commercial. Dans les quatre décennies suivant les années 1850, les photographes arméniens se sont établis non seulement dans les grandes métropoles, […] mais pratiquement dans chaque ville abritant une communauté arménienne. Dans la plupart d’entre elles, les Arméniens étaient les premiers à établir des studios de photographie et instaurèrent dans ce domaine un quasi-monopole. Tout comme les photographes d’aujourd’hui, le plus gros de leur activité reposait sur les portraits de famille. Certains, comme les frères Abdullah, ont acquis une réputation internationale comme photographes officiels des sultans. […]
Un exemple de carrière, celle des frères Dildilian
Les deux frères Dildilian, Tzolag (Yozgat, 1872-Athènes, 1935) et Aram (Sivas, 1883-San Francisco, 1963), étaient originaires de Merzifoun (Marzovan). En 1895, Tzolag fut nommé photographe officiel de l’Université anatolienne de Merzifoun, une institution gérée par des missionnaires américains. Aram rejoignit l’Université deux ans plus tard. Malgré l’amputation d’une de ses jambes la même année, il continua ses études jusqu’à son départ pour les Etats-Unis en 1904. Il apprit et perfectionna sa technique photographique à l’Institut américain de la photographie à Effingham en Illinois, puis travailla dans un studio à Pittsburgh. Il revint à Merzifoun en 1909, à l’âge de 26 ans, et fonda avec son frère l’entreprise Dildilian Bros., comptant différents studios à Merzifoun, puis à Trébizonde, Samsun, Amasya, et loin au sud à Adana. Après avoir survécu au génocide de1915 grâce à la protection des missionnaires, Aram fut chargé après l’Armistice de l’orphelinat de Samsun. En 1922, les frères s’échappèrent en Grèce avec une sœur et leurs familles. Tzolag, l’aîné, travailla dans un studio de photographie à Kokkinia près d’Athènes ; Aram partit aux états-Unis avec sa femme et son jeune fils Aram ; leur sœur Haiganoush s’installa en France. Cette histoire est en partie semblable à celle d’Esayi III, du moins par le séjour en Occident pour parfaire la technique photographique. Inutile de souligner qu’après les événements de 1915, le destin de l’ensemble des photographes arméniens était très similaire à celui des frères Dildilian, ou même pire. Soit ils furent tués, soit ils se sont exilés, bien que le doyen des photographes contemporains turques, l’Arménien Ara Güler (né en 1928), ait réussi à faire une carrière remarquable à Istanbul. Il n’existe pas de publication détaillée consacrée aux photographes arméniens de l’Empire ottoman. Le catalogue de l’exposition à l’Institut du monde arabe incite fortement à des recherches plus poussées dans les grandes archives photographiques au Centre Getty, à l’Université de Harvard, dans les collections privées telles que celles exploitées par l’Institut du monde arabe, et les nombreuses pièces arméniennes sommeillant dans les archives à Erevan, Venise, Vienne, Beyrouth, Istanbul, Paris, et Watertown dans le Massachusetts. Beaucoup de photos ont été perdues, évidemment. Une grande partie a été détruite pendant les massacres de 1894-96 et le génocide de 1915-17. Toutefois, nombre d’Arméniens ont réussi à partir avant la Première Guerre mondiale, emportant avec eux des photos de famille. Même parmi les survivants de la catastrophe, les photographies de parents perdus constituaient des souvenirs importants et faciles à transporter. Une fois que la grande quantité de photographies conservées sera correctement cataloguée et accessible, des études plus analytiques pourront être menées afin de déceler des écoles, des styles et des approches photographiques.