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Qantara N° 63 - Dossier - Arméniens en pays arabes

Le kabâb chez Hagop

Par Jean-Claude David, CNRS, Groupe de recherche et d’étude sur le Moyen-Orient (GREMMO), Lyon

A Alep, dans les années 1965-1985, le kabâb et la kebbé nayyé de chez Hagop étaient sans égal. Le patron était arménien ; la viande qu’il choisissait était celle des moutons élevés dans les steppes à l’est d’Alep, viande renommée jusqu’en Arabie !

Voyageurs et gens de passage étaient les principaux clients : des villageois et des bédouins venus en ville, parfois en famille, pour acheter ou vendre, voir l’Administration ou le médecin ; des travailleurs du quartier ; des étrangers, les coopérants et quelques touristes qui ne dédaignaient pas de s’y rendre malgré la rusticité du lieu. La boisson était l’arack, alcool anisé allongé d’eau qui accompagne parfaitement les viandes grillées, parfois la bière, rarement le vin, parfois aussi l’ayran, yaourt battu allongé d’eau, salé et assaisonné. Les familles bourgeoises alépines commandaient, les vendredis et les dimanches, d’énormes plats des spécialités d’Hagop, attendaient devant la porte, dans leur voiture, ou se faisaient livrer à domicile par des cyclistes acrobates. Derrière les carcasses d’agneaux pendues dans la vitrine, auprès du patron qui tenait la caisse, choisissait et pesait les morceaux pour chaque commande, officiait son assistant préposé à la cuisson des viandes, un Syriaque, et la plupart des garçons à la cuisine et dans la salle étaient kurdes… Si les clients parlaient surtout arabe, le service s’exprimait aussi en kurde, et Hagop, comme toute la génération des immigrés de la Première Guerre mondiale et leurs enfants, était turcophone, connaissant aussi l’arménien. […]

Restaurateurs, mécaniciens, médecins et photographes

Le restaurant Hagop se trouvait dans le quartier de Bustan Kulab, un prolongement de la place Bab al-Faradj, au cœur de la ville «moderne» développée depuis les dernières décennies de l’Empire ottoman. Cet ensemble complexe, signe d’une première modernisation, ottomane plutôt qu’occidentale, était le produit d’un essor économique et de tentatives de réformes administratives et politiques. L’ouverture des premières routes empierrées parcourues par les diligences (1880: réfection de la route d’Alep à Alexandrette), la modernisation des moyens de transport, le déclin des caravanes de chameaux, puis la réalisation des voies ferrées (1905: liaison Alep, Hama, Beyrouth), enfin l’adoption progressive de l’automobile, étaient accompagnés de changements importants du mode de vie. Le long des rues de ce quadrilatère, quelques dizaines de restaurants, souvent tenus par des Arméniens, alternaient avec les boutiques des marchands de pièces pour les voitures et les moteurs des pompes pour l’irrigation, presque tous arméniens, des ateliers de mécaniciens et de tourneurs, généralement arméniens aussi. Des dizaines d’hôtels occupaient les étages ; quelques-uns hébergeaient de la prostitution, mais le niveau était « relevé » par l’incontournable hôtel Baron, au luxe et au confort d’époque, largement ouvert sur la rue Baron par ses terrasses et ses balcons. Fondé au début de la Première Guerre mondiale par les frères Mazloumian, il avait été nationalisé dans les années 1960. Il y avait aussi dans le quartier (et jusqu’à maintenant) des cabarets (Casbah, Moulin Rouge…), des cafés, quelques marchands d’alcool, un petit souk de photographes kurdes, les agences de voyage et de messagerie de la rue Baron… Succédant aux khans (caravansérails urbains) de la Mdiné, cette nébuleuse de services pour les voyageurs et les étrangers ressemblait aux nouveaux centres des autres villes importantes de la région, qui fonctionnaient souvent avec la participation des Arméniens, à Beyrouth, Damas, Diyarbékir, Adana, Izmir…, dernières réalisations du système politico-territorial de l’Empire ottoman, sur le point de disparaître et de sombrer dans la barbarie nationaliste. M. Mazloumian, le propriétaire de l’hôtel Baron, avait épousé une Anglaise, infirmière à l’hôpital du Dr Altounian. Pour son hôpital, construit dans les années 1930, qui se trouvait un peu plus loin dans le prolongement de la rue Baron, le Dr Altounian avait préconisé une architecture nouvelle, hygiéniste, dont l’originalité la plus visible était les très grands balcons-terrasses sur lesquels ouvraient les pièces de l’immeuble en gradins : chaque étage était construit en retrait sur l’étage inférieur. Les Arméniens disaient avoir introduit la médecine moderne à Alep et ailleurs dans le Proche-Orient, ce qui était volontiers reconnu, diffusant dans la région les nouveaux principes d’hygiène et de prophylaxie, de chirurgie, de diagnostic, et les nouveaux médicaments. Le Dr Robert Jebejian avait ouvert à Alep, dans le quartier moderne de Sébil, un petit hôpital à l’architecture très soignée, où il pratiquait la chirurgie des yeux avec habileté et succès. On pouvait acheter, et peut-être est-ce encore possible, à la bibliothèque Violette-Jebejian, un très modeste ouvrage publié en avril 1986 par le docteur et son épouse, «The Armenian Refugee Camp in Aleppo, 1922-1936», recueil de 78 photos prises par Vartan Derounian à l’époque. Quittant Alep en 1947, Derounian avait laissé sa collection au photographe Avedis Shahinian qui à son tour l’avait confiée au Dr Jebejian au moment d’émigrer vers le Canada. Ces photos sont de merveilleux documents historiques et ethnographiques qui témoignent du savoir-faire du photographe, observateur, technicien et artiste. Pourquoi, au Proche-Orient, beaucoup de photographes sont-ils arméniens ? Et peut-on être un « photographe ordinaire », comme on est plombier, menuisier ou pharmacien ? Être photographe, c’est presque obligatoirement rechercher la beauté, c’est en tout cas ce que cherchaient Harout ou Georges Manoukian, idéalistes et magiciens de la lumière et de l’ombre, qui sélectionnaient le travail et choisissaient leur clientèle !

Une présence séculaire

Certains de ces artistes photographes, comme beaucoup d’orfèvres, spécialistes du filigrane (tchift), des incrustations d’émail noir (nielle ou mînâ) sur argent, des plats et vases en argent repoussé, et beaucoup de bijoutiers, étaient des exilés des villes d’Anatolie orientale, où leurs parents pouvaient avoir déjà exercé ces métiers, à Marach, Antab, tout près d’Alep, ou plus loin, à Urfa, Diyarbekir, Van, Erzurum, Sivas… Certains des survivants de l’exode se sont donc retrouvés à Alep où leur savoir-faire répondait aux besoins de la ville en développement. Les Arméniens excellaient aussi dans d’autres métiers du métal, la chaudronnerie de cuivre et la fonderie de bronze qu’ils pratiquaient en Anatolie, et Toqat était l’une des villes connues pour ces métiers (Toqatlian est un nom arménien). Ils étaient aussi forgerons, charrons, cordonniers, tailleurs de pierre. Ils ont compté parmi les premiers ingénieurs et architectes inscrits à l’Ordre des ingénieurs à Alep. Musiciens orientaux comme d’autres «minoritaires» dans tout l’Empire ottoman, ils ont été aussi des pionniers de la musique classique occidentale, de la musique moderne, du jazz, à Alep comme ailleurs. Les Arméniens qui comptaient parmi les porteurs de la nouveauté au début du XXe siècle n’étaient pas des nouveaux venus à Alep : ils y étaient présents depuis des siècles et déjà actifs dans les services, les fonctions d’intermédiaires, les relations avec l’étranger, entre Orient et Occident, comme interprètes, gardiens des khans, cuisiniers, mais aussi bijoutiers, artisans, commerçants, grands négociants et banquiers. Avant le concile de Nicée en 325, Alep était le siège d’un évêché «byzantin». Longtemps après 636 et la conquête musulmane, les chrétiens habitent encore les quartiers intra muros, comme les juifs, avec les musulmans : la cathédrale, au centre de la ville, en face de laquelle avait été construite la Grande Mosquée, n’a pas été expropriée avant le XIIe siècle. […] Au cours du dernier siècle de la domination mamelouke, l’on assiste à l’essor des faubourgs chrétiens hors les murs au nord- ouest, Jdeidé, Salibé, qui se développeront considérablement aux XVIe et XVIIe siècles, sous les Ottomans. […] A Alep, les faubourgs chrétiens sont l’objet de toutes les attentions des gouverneurs mamelouks puis ottomans: au XVe siècle, on y installe l’adduction d’eau, on y construit des fontaines publiques. Au XVIe et au XVIIe siècle, deux grands waqfs musulmans offrent à la population majoritairement chrétienne un hammam, vaste et luxueux, un café, le plus beau d’Alep, grande salle couverte de vingt coupoles, des souks, des khans et des grands ensembles d’ateliers du textile, véritables manufactures qui emploient la main-d’œuvre disponible. La plupart des immigrants sont des Maronites de la montagne libanaise et des Arméniens. La communauté arménienne doit être alors la plus nombreuse et la plus riche des communautés chrétiennes, avec 300 familles à la fin du XVIe siècle. Les petits palais des commerçants et banquiers arméniens, qui subsistent encore, sont des chefs-d’œuvre d’un art de vivre qui met en œuvre les savoir-faire des artistes d’Alep et de Perse, avec un zeste de la mode d’Istanbul. Ceux que l’on appellera les Vieux Arméniens, après la venue des nouveaux de la Première Guerre mondiale, sont parfaitement intégrés. […] En1850, à l’occasion d’émeutes populaires qui se sont retournées contre les chrétiens, les églises, les écoles, l’évêché des Arméniens grégoriens ne sont ni incendiés et ni pillés, contrairement aux églises des catholiques de rite oriental, grecs catholiques, maronites, syriaques catholiques.

La communauté aujourd’hui

Les Arméniens étaient 4100 à Alep en 1848. Le recensement ottoman de 1900 en dénombre 7725, soit 7,1% d’une population totale de 109118 habitants, dont 71470 musulmans. Les Arméniens sont alors le second groupe de chrétiens après les Melkites (Grecs catholiques) qui sont 10 837. En 1929, après les exodes successifs, Alep aurait compté une centaine de milliers d’Arméniens, chiffre sans doute exagéré, enregistrant des populations installées temporairement à Alep avant un nouveau départ. Les plans du cadastre de 1929 montrent les campements qui deviennent des quartiers en dur, depuis Hamidiyé, collé aux quartiers chrétiens de la vieille ville, et Djabriyé jusqu’à Suleymaniyé et Midan. Plus à l’Ouest, des implantations plus réduites existaient à Djebel al-Saydé, Achrafiyé, non loin du quartier des réfugiés syriaques venus d’Urfa, Mardin, Mar‘ach. Les photos de Vartan Derounian montrent les maisons de Hamidiyé qui ressemblent à celles des villes et villages d’Anatolie orientale, avec leur structure en bois, les cloisons de torchis ou de planches, les balcons et les escaliers extérieurs en bois, les toitures à double pente, couvertes ici en plaques de tôle. Un peu plus tard, surtout au Midan, les maisons sont construites en briques de terre crue de gros module, autre tradition anatolienne. Puis les bâtiments les plus riches sont reconstruits en belle pierre de taille souvent en appareil à bossage, tandis que certains maillages des anciens camps, trop serrés pour être reconstruits, sont habités par des Kurdes et d’autres populations d’immigrants démunis. […].Les quartiers au nord de la ville, les plus proches des anciens jardins maraîchers de la rivière Quwayq, sont maintenant presque exclusivement arméniens. Quelques églises de style arménien personnalisent les ensembles de beaux immeubles en pierre de taille avec d’immenses balcons, qui ressemblent à ceux des autres quartiers aisés. Même s’il n’y a pas de ghetto, la population est moins mélangée que dans les années 1960-70, et les quartiers héritiers d’Hamidiyé et Djabrié, autrefois surtout chrétiens ou mixtes, sont maintenant essentiellement musulmans. Djebel Sayyidé est devenu Cheikh Maqsoud. Les bijoutiers arméniens et autres chrétiens ont pour la plupart déserté les souks de la Mdiné, dans le centre de la ville historique, et se sont installés dans l’ancien quartier chrétien de Jdeidé et de plus en plus dans la grande rue de Suleymaniyé, où ils sont encore fréquentés par toutes les clientèles. Les Arméniens ont remercié le «peuple arabe» pour son hospitalité, mais combien de temps encore les Alépins sauront-ils que des Arméniens partagent leur ville depuis des siècles et y ont été parmi les premiers artisans de sa modernité mais aussi de son patrimoine le plus authentique?

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