
Sommaire Portrait Dossier Dossier 2 Invitation au voyage | Edito Multiple modernité Dans un livre qui ne fut jamais réédité, "L'Egypte, impérialisme et révolution" (Gallimard, 1967), Jacques Berque expliquait les mutations profondes de l'Egypte du XIXe et du XXe siècle par un concours de facteurs internes et externes. Les grands colloques de son époque, qui couronnaient les recherches historiques de tout une génération croyant fermement au progrès universel, portaient des titres où figuraient toujours les mots modernization, westernization. En d'autres termes, la modernité était occidentalisation, et l'occidentalisation était par essence modernité. Pour des orientalistes comme Berque, sensibles au rythme secret des sociétés, le changement du "dedans" avait autant sinon plus d'importance que l'impact du "dehors". Mais il était difficle alros de prendre pleinement en compte le "dedans" tant il se dérobait à l'analyse sous une façade monolithique de traditions et de conservatismes. Pourtant, le "dedans" évolue et se transforme. S'il existe une modernité occidentale définie par le recentrage sur l'homme et la raison (humanisme et science), on peut se demander s'il n'existe pas d'autres modernités possibles. Dans sa leçon inaugurale au Collège de France (1992), Pierre-Etienne Will, l'historien de la Chine moderne, proposait une définition universelle de la modernité comme une avancée impulsée par des secteurs de la société qui choisiraient d'adopter de nouvelles attitudes et de nouvelles valeurs. Pour peu qu'un effet d'entraînement naquît, le changement diffuserait de proche en proche dans l'économie et la société, contournant ou balayant les résistances. Appliquée à l'Egypte, cette conception ferait sans doute apparaître diverses voies de modernisation, chacune ouverte par une force différente, appuyée sur des groupes sociaux et des institutions propres. En bref, une modernité multiple qui n'exclut ni les conflits, nin les compromissions ou encore les échecs. |