Qantara 68 - Dossier
Oum Kalsoum au kilomètre
Par Christian Poché, ethnomusicologue
La société de transport Arsân (lire Arsane), a été fondée à Alep en Syrie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La jeune République, forte de son indépendance, se lance alors dans la course à la modernité. Plutôt que d’affréter des bus inconfortables et bruyants, la société se constitue un parc automobile luxueux.
Désormais, ce sont des voitures américaines flambant neuves : Chevrolet, Dodge, De Soto, Chrysler, Pontiac…, qui relient entre elles les cités syriennes. Chacune peut transporter huit passagers : deux à l’avant, à côté du chauffeur, trois au milieu sur un strapontin, trois à l’arrière. La société Arsân sillonne tout le pays, poussant même au-delà des frontières. Mais c’est surtout les trajets Alep-Damas ou Alep-Beyrouth et retour qui font sa notoriété. Les routes d’alors ne sont pas celles d’aujourd’hui, et le voyage, fractionné de haltes nombreuses, traîne en longueur. Il peut s’étirer sur huit heures. […]
Tyrannies sonores
Aussitôt installé dans le véhicule, le chauffeur assume une double tâche : d’abord, il fait démarrer le moteur ; puis, avec ostentation, il tourne le bouton du poste de la radio de bord, un geste qui pose socialement son homme, vivante incarnation de la modernité. Ce geste anodin va donner libre cours à une tyrannie d’un genre nouveau. Car durant le voyage entier, sans la plus petite interruption, la musique se dilue avec puissance, s’imposant à des passagers prisonniers des ondes sonores. Ainsi, à plein volume, entendent-ils vociférer la radiodiffusion syrienne, la radio égyptienne, Sawt al-’Arab, Sharq al-Adna de Beyrouth, la radiodiffusion libanaise. Plus rarement, on se branche sur la radio chypriote, ou encore sur Hunâ London 2 pour les informations. Quant à la radio d’Ankara, le conducteur s’y connecte généralement lors du périple Alep-Iskenderun. Vers 1950, deux tubes se taillent la part du lion. D’abord celui d’Oum Kalsoum, «Ghanni-li shway shway» («Chante-moi doucement»), révélé dans le film égyptien Salâma en 1944 et abondamment colporté par les ondes. Puis une chanson française de Jacqueline François, «La Seine est aventureuse» – qui n’aura toutefois touché qu’une moindre part de la société, car pour l’écouter, il faut en posséder le 78 tours, ou se brancher sur les programmes français de la radiodiffusion syrienne. […]
200 kilomètres la chanson
Ce que l’on connaît moins, c’est le rôle déterminant qu’aura joué la compagnie Arsân dans le développement de la conscience musicale du pays en révolutionnant l’audition musicale de longue durée. C’est ici qu’Oum Kalsoum entre en scène : ses chansons aux longueurs divines, intégralement écoutées durant les voyages, renvoient dans les cordes tous ses concurrents, cantonnés qu’ils sont à de modestes dimensions, et s’impriment ainsi dans les mémoires. En 1964, un événement musical fait grand bruit : la rencontre au Caire du compositeur Mohamed Abdel-Wahab et de la diva égyptienne. Il en résulte «Anta ‘umri» (« Tu es ma vie »), une chanson appelée à connaître une incroyable diffusion radiophonique. Apothéose à la fois classique et moderne, elle s’installe solidement sur les antennes des radios tant nationales que périphériques, en devenant la manne, en dépit de son introduction à la guitare électrique qui fait grincer plus d’un admirateur puriste. Un voyageur empruntant un véhicule de la société Arsân pour se rendre d’Alep à Damas a toutes les chances de l’entendre dans son intégralité avec ses multiples reprises. Mieux, il peut comptabiliser sa durée en kilomètres. Si la chanson débute à la sortie d’Alep, elle prendra fin à l’entrée de Homs, ville étape située à 200 kilomètres au sud. On peut donc écrire sans mentir que «Anta ‘umri» fait 200 kilomètres. Ne reste plus qu’à poser le problème arithmétique suivant : si l’intégralité d’une chanson d’Oum Kalsoum se déroule sur 200 kilomètres, sachant que la vitesse moyenne du véhicule est de 50 ou 60 kilomètres à l’heure, quelle en est la durée ? Ce sont bien les chauffeurs d’Arsân, et d’autres sociétés par la suite, qui ont imposé dans toute sa splendeur le répertoire d’Oum Kalsoum dans ces années-là.
Au croisement de l’histoire
Entre-temps, en ville, les choses ont changé. Les calèches ont disparu vers 1955, remplacées par des taxis individuels puis par des taxis collectifs. Le taxi a envahi la ville et a malmené sa tranquillité. Tous ces véhicules se sont fait un point d’honneur de posséder à leur tour, signe d’émancipation manifeste, un poste de radio bien allumé pendant la course. Et c’est ainsi que nous en arrivons à la fameuse soirée du 9 juin 1967. Ce soir-là, toutes les radios des chauffeurs de taxi sont branchées sur Le Caire. L’on redoute un événement funeste. Une voix anonyme annonce que Gamal Abdel Nasser va prendre la parole. Il est bientôt vingt et une heures, la nuit est tombée, la chaleur est lourde. En quelques phrases, Nasser, qui autrefois haranguait les foules pendant des heures, annonce de manière lapidaire le désastre militaire que vient de connaître le monde arabe. Puis il présente sa démission. Son intervention ne dure que quelques minutes. Aussitôt, nouveau coup de théâtre : le chant d’Oum Kalsoum s’élève. Et se prolonge à l’infini. On ne comprend pas ce qui se passe. Comme si la diva endossait à sa manière la défaite militaire. Il est vrai que durant son bref discours, Nasser a fait allusion à «al-Atlâl» («Les Ruines»), l’un des grands succès de la diva. Pour certains, ce moment historique restera marqué par la voix dramatique de Gamal Abdel Nasser, pour d’autres, c’est le timbre grave et tout aussi dramatique d’Oum Kalsoum qu’ils retiendront. Dans les taxis collectifs, les passagers étouffent leurs sanglots. […]