Qantara 68 - Edito
La voix du siècle
L’événement contemporain qui aura le plus marqué les esprits en Egypte est l’immense cortège funéraire d’Oum Kalsoum en 1975. Immanquablement,les témoins relèvent qu’il fut bien plus imposant que celui de Nasser, demeuré pourtant héros national jusqu’à sa mort. En soi, le rapprochement est révélateur : la diva surpassait l’homme qui avait incarné l’Egypte pendant près de vingt ans ; elle était une légende. Et tandis que le raïs, comme on l’appelait alors, laissait un bilan mitigé, fortement érodé par la défaite de juin 1967 face à Israël, Oum Kalsoum semblait incarner toute l’Egypte, une Egypte éternelle avec ses classes populaires et sa bourgeoisie petite et moyenne qui se reconnaissaient toutes en elle.
Pour autant, ce n’était pas une chanteuse traditionnelle comme pourrait le laisser croire une certaine désaffection du jeune public arabe durant la décennie qui suivit sa mort. Soudain, on ne voulait plus écouter les mélopées interminables qui plaisaient tant aux parents. Mais sans doute en est-il de la chanson arabe qu’elle a portée à son sommet comme des chansons d’autres continents qui fleurirent à la même époque. Un mouvement pendulaire les écarte puis les ramène, une ou deux décennies plus tard, sur le devant de la scène et des rayonnages des disquaires. A dire vrai, si la nouvelle génération a redécouvert Oum Kalsoum, c’est que celle-ci avait atteint le sommet de son art, au point de tenir lieu de modèle de classicisme. Et c’est sans doute là que réside l’énigme Oum Kalsoum : une symbiose entre la diva et son public égyptien et arabe tenant d’une alchimie secrète qui ne se laisse pas réduire à ses simples ingrédients.
Car Oum Kalsoum, c’est à la fois la langue littéraire et la langue parlée, des rythmes anciens et des compositions nouvelles, des instruments orientaux et d’autres occidentaux. Le tout porté par un nouveau média qui triomphe alors : la radio (et son transistor). Mais Oum Kalsoum, c’est surtout une voix pure qui a traversé le siècle.