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Qantara 68 - Invitation

Norouz, un nouvel an au printemps

Par Patricia Laguerre, photographe

Pendant deux semaines, tout l’Iran ou presque est en vacances : c’est Norouz, l’une des plus grandes fêtes du pays, célébrée depuis plus de trois mille ans. Elle marque le début de l’année nouvelle qui débute avec l’équinoxe de printemps, un renouveau saisonnier qui remonte à Zoroastre et dure douze jours. Je n’en sais guère plus lorsque j’arrive le 18 esfand 1386 (8 mars 2008) à l’aéroport de Kermanshah, à l’ouest de l’Iran, invitée par des amis rencontrés il y aura bientôt quatre ans dans un village du Kurdistan iranien…

Esfand est le dernier mois de l’hiver dans le calendrier solaire persan. C’est alors que commencent les préparatifs de Norouz –qui signifie littéralement « nouveau jour » : pour accueillir le printemps, les femmes font le ménage à fond. C’est Khane tekani (le grand nettoyage), un rituel associé à la renaissance de la nature qui se retrouve dans plusieurs cultures et religions. La coutume veut également que les familles renouvellent leur garde- robe. Même les moins aisés achètent un habit neuf. Zhila s’empresse de me montrer un chemisier noir et or, un cadeau de sa maman. Les souks sont littéralement assiégés. La fièvre acheteuse a saisi Sanandaj, la capitale du Kurdistan iranien. Chacun se préoccupe de donner des étrennes aux enfants. Aux amis, on offre des billets de banque neufs sur lesquels on inscrit ses vœux. Ils seront précieusement conservés. Sur les rebords des fenêtres, des pots, on dirait de l’herbe à chats. Ce sont les sazbeh : en signe de renouveau, dès le mardi qui précède le 21 mars, les familles préparent des germes de blé, orge ou lentilles qu’elles mettent à germer dans des assiettes.

La fête du feu

Depuis trois jours, au moins, Nassim me parle de Chahar-Shanbeh Souri. « La veille du dernier mercredi de l’année, on allume des feux de joie. Il faut absolument que tu passes la soirée du 28 esfand (18 mars) avec nous. » Nous quittons Sanandaj vers 17 heures et après quelques kilomètres, la famille s’installe au bord de la route principale. En face de nous, sur le terre-plein étroit, une autre famille s’arrête. Puis une autre encore… à mes côtés, Nassim et sa tante, assises sur une couverture, cassent des noix. Les hommes, jeunes et moins jeunes, préparent un feu sur lequel ils déposent une petite théière. Le traditionnel tchaï, sans lequel je me demande comment les Iraniens feraient pour vivre. […] Assis sur des couvertures, de la grand-mère au petit dernier, tous grignotent des noix et autres fruits secs, un autre passe-temps très en vogue. La famille en face de nous s’active. Elle a trouvé une grosse branche en contrebas de la rivière. Le grand-père avec sa petite-fille la remonte pour la casser en petit bois, à présent entassé au bord de la route, prêt pour un feu de joie. La lumière baisse, gommant une à une les couleurs. De chaque côté de la route, des voitures se sont arrêtées. Dans cette confusion de véhicules, les familles allument des feux, au bord de la route, ou plus haut, sur les talus ; ces feux rappellent la dimension zoroastrienne de la fête. Chacun est impatient d’allumer sa fusée, son volcan, son allumette de Bengale et autres feux d’artifice. Un nuage de fumée camoufle parfois les voitures. Les klaxons retentissent. On chante, on danse le halay. Hommes, femmes, enfants forment une ligne, se tiennent par la main ou le bras, bien serrés les uns contre les autres. à la tête de la danse, une femme agite un foulard. L’ambiance monte autour du feu. […]

Sept « s » sur une nappe

Une même soirée se déroule le lendemain, 29 esfand (19 mars). Nassim et Majid, son mari, formulent une nouvelle invitation pour le 2 farvardin 1387 (21 mars), LA journée importante si j’en crois Majid. « Tu dois être prête très tôt ; le jour de l’an, nous faisons la tournée des familles, et comme j’ai une grande famille… Il ne faut pas traîner même si les visites doivent être de courte durée. » Départ prévu à 8 heures du matin. Il y aura le repas traditionnel de la nouvelle année, sabzi polo mahi, du poisson servi avec du riz aux fines herbes. Sur le sofreh, la nappe disposée sur le tapis, la famille place les haft sin, sept objets spécifiques dont le nom commence par la lettre s, le sin de l’alphabet persan. Tout d’abord le sabzeh, germes de blé, d’orge ou de lentilles, qui symbolisent la renaissance. Puis sîr, l’ail, chargé de chasser les mauvais esprits et représentant aussi la médecine ; sîb, la pomme, qui incarne beauté et santé ; somaq, les baies de sumac, souvent utilisées dans le chelo kebab, qui symbolisent la couleur du lever du soleil et la santé ; serkeh, le vinaigre, représentant l’âge et la patience ; sombol, l’odorante fleur de jacinthe, qui annonce l’arrivée du printemps ; sekkeh, des pièces, évocatrices de la prospérité. Ou encore samanu, un gâteau très sucré à base de germe de blé, ressemblant au halva, expression de l’abondance, ou senjed, le fruit séché du jujubier, qui symbolise l’amour. La tête me tourne ! Et ce n’est pas terminé. Viennent s’ajouter des pâtisseries, du riz, de la farine, des œufs peints, signe de fertilité, l’incontournable poisson rouge à la mine étonnée, signe de vie et dernier des signes du zodiaque, une orange qui symbolise la terre flottant dans l’espace, un flacon d’eau de rose, une coupe de bonbons. Des bougies allumées en guise de porte-bonheur. On dépose encore, devant un miroir, le Coran ou un livre de poésie, souvent Le Divan de Hafez ou le Shah Name (Livre des rois), une épopée de l’écrivain persan (Xe siècle) Ferdowsi.

Le pique-nique de la nation

[…] Nouvelle invitation de Nassim. Cette fois-ci, c’est à un pique-nique. Pas vraiment surprise car la pratique en est fortement ancrée en Iran. Nassim insiste : « Il ne s’agit pas d’un pique-nique ordinaire. à l’occasion de Sizdah Bedar, le 13e jour de farvardin 1387 (1er avril 2008), toutes les familles iraniennes au grand complet ont le devoir de sortir de leur demeure pour se rendre dans la nature et ainsi conjurer le mauvais sort associé au chiffre 13 et aussi célébrer le retour du printemps. Rendez-vous est pris à 7 heures du matin. Le beau temps est au rendez- vous, mais il est plus de 10 heures lorsque nous partons. Le mari d’une amie a fait trois allers-retours pour transporter les passagers dans sa camionnette : Nassim et sa famille (mari, fille, maman et sœurs) et des amis, et amis d’amis… une belle équipe. Les conducteurs ont déposé les sabzeh sur le toit ou le capot de leur véhicule.

Cette urgence de se retrouver dans la nature m’impressionne. Sizdah bedar («treizième dehors»), porte vraiment bien son nom. Tous les véhicules sont réquisitionnés, pas uniquement la Peykan, voiture populaire, mais aussi les deux-roues, le camion, voire la dépanneuse. Le confort des passagers importe peu, il faut absolument caser tout le monde pour participer au plus grand pique-nique au monde ! Le gouvernement même s’associe à cet élan : si le carburant est habituellement rationné à 120 litres par personne et par mois, pour Norouz, l’heureux automobiliste reçoit un bonus de 100 litres. Le rapport très riche avec la nature repose sur une culture ancienne : notre mot paradis ne vient-il pas du persan, où il signifie jardin, ce fameux jardin représenté dans les miniatures persanes?

Aujourd’hui, le cadre est idyllique : au pied d’une colline, un endroit ombragé où coule une rivière. Assis sur les couvertures, on nous attendait pour prendre le petit déjeuner. Du pain, du fromage qui rappelle la féta, des noix, du miel, de la confiture de roses, du halva et l’incontournable thé. L’endroit est paisible. Mais de nouveaux amateurs de nature arrivent et s’installent à proximité de notre « campement ». Après la prière, femmes et hommes déplient sur les couvertures deux longs sofreh. Au menu du pique-nique géant : des spécialités telles que les dolmas chaudes (feuilles de vignes farcies de viande, riz, tomate, épices) et les dolmeh bâdemjän (aux aubergines) accompagnées de yaourt légèrement battu, nature ou aux concombres, et des brochettes cuites au feu de bois. Dans de petits bols, le torshi – des légumes frais coupés en fins morceaux, assaisonnés et conservés dans du vinaigre. À la base de tous les plats, le riz. On en sert des montagnes. […]  Le repas se termine comme il a commencé, par le passe-temps national, boire le thé brûlant. On fait la vaisselle dans la rivière. Heure de la sieste oblige, le calme est revenu. C’est bien plus tard que nous dégustons des pâtisseries, des bonbons et un mélange de fruits secs […]. Sur la route et dans la rivière, j’aperçois des sabzeh. « Un geste pour exorciser les démons de la demeure », m’explique Nassim. «On se débarrasse des graines germées qui ont récolté tous les malheurs.» 

Sizdah Bedar : je me suis débarrassée du treizième. Certains font un vœu lorsqu’ils jettent le sabzeh. Le mien ? Revoir bientôt tous mes amis kurdes dont l’hospitalité n’est pas une légende. Si j’avais droit à un deuxième souhait, ce serait que cette fête, symbole d’une culture qui a traversé des milliers d’années de bouleversements, dure encore longtemps.

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