Qantara 68 - Portrait
Jean Bottéro, le savant humaniste
Par François Zabbal
Forcé d’aborder la Bible par le chemin détourné du cunéiforme, Jean Bottéro (1914-2007) devint le grand historien de la Mésopotamie ancienne et livra aux yeux éblouis du lecteur un nouveau continent avec ses épopées, ses légendes et des centaines de récits qui ont nourri la Bible et sont à l’origine de la civilisation.
[…] Bibliste contrarié, Jean Bottéro aura finalement excellé dans un domaine voisin : l’assyriologie. En réalité, il n’a pas jamais quitté le territoire de la Bible si l’on veut bien admettre qu’il s’étend à tout le Proche-Orient et inclut l’égypte et la Mésopotamie. Né en 1914 à Vallauris de parents d’origine piémontaise, Jean Bottéro doit toute sa formation aux Dominicains : petit séminaire de Nice puis, en 1931, couvent dominicain de Biarritz. En 1932, il prend l’habit et vit au prieuré de Saint-Maximin où il s’intéresse à la théologie et à la métaphysique. C’est là qu’il rencontre le fondateur de l’école biblique de Jérusalem, le père Marie-Joseph Lagrange (1855-1938) qui a pris sa retraite. Bottéro gardera un souvenir très vif de cet homme exceptionnel qui avait compris très tôt que l’étude de la Bible impliquait celle de toutes les sociétés et cultures du Proche et du Moyen-Orient. A à Saint-Maximin, Bottéro en-seigne la philosophie grecque, l’hébreu, puis l’exégèse biblique. Mais bientôt on suspend ses cours parce qu’il y exprime la conviction qu’il faut soumettre la Bible à l’examen historique critique. Son rêve de se rendre à l’école de Jérusalem s’écroule, et il est contraint de s’installer dans un couvent dominicain parisien, où il s’oriente vers l’étude de l’akkadien. Sa rupture avec l’Ordre interviendra plus tard, en 1950, lorsqu’il demande sa « réduction à l’état laïque ». Entre-temps, il aura intégré le CNRS. Mais Bottéro conservera toute sa vie l’amitié d’anciens condisciples. Avec Marie-Joseph Stève, il rédigera en 1993 un petit livre : Il était une fois la Mésopotamie. De 1947 à 1958, il participe à des fouilles au Moyen-Orient, notamment à Mari (Syrie) avec André Parrot et à Ur (Irak). De retour en France, il donne des cours d’akkadien à l’école du Louvre, mais son franc-parler lui vaut de nombreuses inimitiés et sa situation au CNRS est menacée. René Labat parvient alors à le faire nommer à une chaire d’assyriologie à l’École pratique des hautes études à Paris où il deviendra directeur d’études. Il pourra y enseigner sans contrainte la civilisation mésopotamienne en exerçant pleinement son regard et son métier d’historien.
Naissance de Dieu
C’est plus tard qu’il se fit connaître hors du milieu des spécialistes grâce aux ouvrages publiés dans la prestigieuse «Bibliothèque des Histoires» de Gallimard. Auparavant, il y avait bien eu L’Histoire commence à Sumer (1958), mais c’était la traduction d’un ouvrage anglais du grand spécialiste de Sumer, Samuel Noah Kramer. On y trouvait déjà le style singulier de Bottéro à qui Kramer avait dit en donnant son accord à la publication : «Faites-en ce que vous voulez, mais ne touchez pas aux dates !» Bottéro avait approché Pierre Nora et Marcel Gauchet avec le projet de publier chez Gallimard tous les textes de la mythologie mésopotamienne. Mais ils lui avaient fait observer que l’entreprise était vouée à l’échec s’il ne se faisait pas connaître au préalable du grand public. C’est alors que naquit l’idée de mettre en volumes ses travaux personnels éparpillés dans des revues spécialisées. Le but fut facilement atteint avec Naissance de Dieu et Mésopotamie, la raison, l’écriture et les dieux. Le premier proposait une analyse de l’évolution de l’idée de dieu unique chez les juifs à partir des strates les plus anciennes de l’Ancien Testament. Bottéro avait choisi d’appeler le volume : La Bible et l’historien, mais Nora suggéra une expression explicite et séduisante pour le lecteur, Naissance de Dieu. Dans Mésopotamie, les principales intuitions de Bottéro trouvent leur expression achevée. Y sont rassemblés ses fameux textes sur «écriture et dialectique» et «Divination et esprit scientifique».
Mais on manquerait l’essentiel en ne présentant qu’un bilan de ses principales découvertes ; ce qui n’est pas notre intention ici. Car, on l’aura compris, Bottéro n’était pas un savant austère, protégé derrière une érudition aussi rébarbative d’aspect que ces cunéiformes qu’il n’a cessé de déchiffrer. Sa volonté de sortir la connaissance du cercle fermé d’«une poignée de professionnels peu loquaces et ténébreux» (Mésopotamie, p. 5) venait de son besoin de comprendre lui-même et ensuite de communiquer sa connaissance. C’est pourquoi il fut un traducteur infatigable, livrant au public non seulement sa version de l’épopée de Gilgamesh, mais des pans entiers de la littérature mésopotamienne, ainsi que des passages de la Bible (dans Naissance de Dieu par exemple). […]
Mais plus que tout, c’est l’homme généreux de cœur, fidèle en amitié, attentif aux autres, qui aura laissé un souvenir impérissable chez ceux qui ont eu le privilège de le connaître. De l’écouter, car c’était un fabuleux conteur ; et aussi de goûter avec lui les mets que ce traducteur des premières recettes de l’humanité préparait dans sa cuisine à Gif : «Il fallait le voir à ses fourneaux, un tablier fleuri autour des reins, inquiet comme tous les gourmets qui décident de se mettre à l’épreuve, maniaque sur les rituels, pessimiste sur la cuisson, précis sur le moment de prendre place à table, sceptique avec les compliments et portant le vin à son nez, puis à ses lèvres, avec un ravissement qui ressemblait à de la béatitude, à un contact indiscutable avec le sacré», raconte Jean-Claude Carrière